17.2.09

Chouan




--- Zentropa ---

Les taches saumâtres sur la lame légèrement ébréchée fascinaient le regard de Grand-jean.

Un imbécile, un gars de la ville ou un étranger ignorant que l'enfer s'était abattu sur la Bretagne auraient pu croire qu'il s'agissait de traces de rouille.

Mais c'était bien du sang qui souillait sa faux.

Cette vision peinait Grand-jean. Son outil de vie, celui qui lui avait permis de nourrir sa famille durant de si longues années, était devenu un instrument de mort et, même s'il ne regrettait rien, cette mutation tragique pesait douloureusement sur son cœur de paysan et lui menait à la bouche un goût amer de paradis perdu.

Humble paradis bien sûr, paradis de peine et de labeur entrecoupé de ces explosions festives où le vin coulait abondamment et où les filles dansaient en souriant étrangement aux garçons… Paradis chargé de cette joie de voir ses enfants devenir assez forts pour l'accompagner aux champs… Et faucher alors avec un peu plus d'abnégation et d'ardeur que d'ordinaire pour surprendre l'admiration dans leurs yeux…

Grand-jean interrompit là son évocation qui le conduisait sur les rives dangereuses de l'attendrissement, prélude à la faiblesse.

Plusieurs gars déjà, saisis par cette mélancolie poignante qui suit le fol et furieux abandon des combats, avait fait leur paquetage pour disparaître dans la nuit et rejoindre leurs familles. Certains étaient revenus d'ailleurs, n'ayant trouvés à l'arrivée que fermes incendiées et récits du martyr de leurs proches.

- « Ces salauds de Bleus, même le Bon Dieu ne pourra leur pardonner… » murmura Grand-jean en posant la main sur le sacré cœur cousu à son habit, comme pour l'empêcher d'entendre ses propos sacrilèges.

En même temps, du pardon, il en aurait bien besoin lui aussi, il l'avait violemment ressenti face à l'indicible terreur qui avait traversé le visage de ce soldat à peine plus âgé que son fils auquel il avait tranché la gorge, au corps à corps, cette après-midi.

Mais pourquoi ne les avait-on pas laissés tranquilles ? Ils n'avaient rien demandé à personne…

Il était impérieux de mettre un terme au règne de l'injustice ?

Mais peut-on imaginer injustice plus grande que celle transformant des gosses et des pères de familles en assassins ivres de haine ?

Grand-jean cracha dans le feu comme pour expulser ces pensées douloureuses et confuses. La braise crépita un instant.

Dans la demi pénombre, les traits creusés par la fatigue, les bouches closes par le souvenir de ceux qui étaient restés dans la plaine le ventre ouvert où le crâne fracassé, cette assemblée de braves gens qui, il y a quelques mois encore, n'avaient tués que des lapins et des perdrix, ressemblait assez au ramassis de brigands cruels et sanguinaires décrit par les gazettes républicaines.

Si la guerre durait trop longtemps, peut-être le deviendraient-ils vraiment…

En attendant, il y avait un travail à finir et lui ne partirait pas, ne renoncerait pas.

- « Pourquoi vous battre pour les nobles ? » lui avait un jour hurlé un prisonnier avant de recevoir au creux de la nuque la rédemption métallique de ses exactions citoyennes.

Les nobles ? Depuis qu'il avait rejoint le bocage, il n'en avait pas vu un seul... Ha si, une fois… Un marquis peut-être… Passé à cheval auprès d'eux, il s'était écrié « Nous sommes contents de vous ! » avant de replacer sur son nez et sa bouche un mouchoir de lin blanc richement brodé.

Les seules choses que réclamaient Grand-jean étaient d'être maître sous son toit, de pouvoir communier le dimanche pour être en règle avec Dieu, et de ne pas aller mourir sur une frontière lointaine qu'il ne comprenait même pas.

L'obscurantisme, disait-on.

Insensible aux lumières glorieuses du bonheur universel, il était prêt à mourir pour le non-malheur de sa famille, de son clan et de sa paroisse.

Il ne savait bien entendu pas si leur gueuse épopée serait couronnée par la victoire, mais en voyant autour de lui ces bonnes têtes du pays, façonnées par deux millénaires de pluie et de vent incessants, ces copains de tant de semailles et de récoltes, ces sabots chargés de la terre qui l'avait jusque là nourri, ces pipes fumantes comme aux veillées d'antan et ces vêtements imprégnés de l'odeur des fougères, il savait qu'il était à sa place, dans le bon camp.


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