14.3.09

Quand les Suisses étaient royalistes...


Sauf rares exeptions, les républiques démocratiques cultivent par nature le terne, le fade, l'abstrait. A cette aune, le système helvétique, qui d'ailleurs ne remonte qu'à 1848, a atteint une sorte de "perfection" où l'anonymat confine à l'absence, où transparence et vide sont confondus avec probité... Dans cette "Confédération", à présent on vote sur tout et sur rien, jusqu'à l'absurde: le triage des ordures, les cours d'"éducation canine" aux propriétaires de molosses, le retour des notes à l'école primaire, etc. En revanche, le chef du principal parti du pays a été débarqué du cabinet de Berne pour avoir voulu réintroduire une pincée de nationalisme dans la politique...
Maudit "nationalisme" sans lequel pourtant la Suisse n'existerait pas! Une Suisse qui, jadis, fut même royaliste avant que ne l'emportent les héritiers de l'archer républicain (et néanmoins ultra-nationaliste...) Guillaume Tell.
"C'était quand la reine Berthe filait", "C'était au bon temps de la reine Berthe". Ces expressions populaires entendues en Genevois, dans la bouche d'une "dame paysanne" portant le prénom hugolien de Cosette, nous mirent naguère sur la piste du monarchisme helvète, aujourd'hui celé.
Nous nous rendîmes donc à la grandiose abbatiale romane de Payerne (Vaud) où se trouve le tombeau de cette reine légendaire (sans rien de commun avec Berthe au Grand-Pied, mère de Charlemagne) au point de personnifier aujourd'hui à elle seule l'ancien royalisme suisse. Et de fait, elle marqua son époque. Le personnage qui vécut de circa 905 à circa 978 et régna, uniquement comme épouse de roi, de 922 à 940, nous a magnifiquement été réstitué par cet auteur suisse méconnu qui fut pourtant, sans doute, le plus grand essayiste romand de la première partie du XXe siècle, le plus original en tout cas: Charles-Albert Cingria (1883-1954).
Plongé dans les auteurs anciens, encore plus oubliés que lui, comme l'évêque Liutprand, l'abbé Dey, Muret ou Poupardin, Cingria a fait émerger de la légende cette maîtresse femme qui n'hésitait pas à se faire représenter avec sa couronne royale et également sa quenouille, symbole de féminité (d'où d'ailleurs, l'expression imagée "tomber en quenouille" pour des droits héréditaires dévolus à une femme, faute d'héritier mâle...). Fille de Bourcard le Souabe, duc d'Alémanie (on appelle toujours "alémanique" la Suisse germanophone), Berthe épousa successivement Rodolphe II, roi de Bourgogne (ce royaume avait alors pour centre une part de la Suisse actuelle) et d'Italie, puis Hugues d'Arles, comte de Provence et roi d'Italie, Les Annales sangallenses nous ont laissé cette image de la jeune mariée se rendant à travers les Alpes, "en palanquin et traîneau" dans la partie italienne des Etats de son époux. Le second d'entre eux se fit remarquer par son harem formé de quatre épouses "légitimes" (dont Berthe) et de six concubines. Les Sarrazins qui, en ces temps-là, venaient encore razzier jusqu'à Coire (Grisons) ne durent pas être dépaysés par les moeurs de ce monarque chrétien...
Parmi les enfants du premier lit de Berthe figura la future sainte Adélaïde, épouse d'Othon, premier empereur romain germanique; leur fille Emma devint "reine de France" en épousant le Carolingien Lothaire IV. Leur fils Louis V fut le dernier de cette lignée à régner, avant les Capétiens (987). Les mariages interdynastiques ont fait que sans doute du sang berthien circule encore aujourd'hui dans les veines de princes français.
La "reine fileuse" (ou "filandière") joua surtout un rôle politico-social pacificateur lors d'une active retraite d'environ 40 années. Installée en pays de Vaud, la douairière sema derrière elle monastères, églises et bienfaits divers, sous l'égide de l'Avignonnais Saint Mayeul (906-994), abbé de Payerne et de Cluny. La tour Bertholo, à Lutry (Vaud), perpétue encore le souvenir de cette souveraine très chrétienne, intitulée jusqu'au bout "reine par la grâce de Dieu". C'est peut-être au beau et modeste village de Colombier-sur-Morgues, dans l'arrière pays lémanique, qu'on peut retrouver par le paysage un peu de l'atmosphère berthienne. On dit aussi que les porteurs du patronyme "Berthollet" se réfèrent d'une manière ou d'une autre au souvenir de la reine Berthe. Quand les Suisses étaient royalistes...

- Péroncel-Hugoz, in La NRH #41 (mars-avril 2009) -

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